Mardi.
Uccle Sport.
Il pleut.
Dehors, les terrains sont détrempés et les jeunes ont dû se réfugier à l’intérieur.
Sur un court, Mila Dubart joue contre une Américaine.
Elle a moins de 15 ans.
Elle frappe la balle avec cette insouciance que l’on possède encore à cet âge-là. Elle gagne largement. Elle sourit.
Et, forcément, elle rêve.
Un jour plus tard.
Wanfercée-Baulet.
Ladies Open.
Un tournoi international. Mais ici, pas de milliers de spectateurs, pas de caméras à chaque coin du court, pas de ramasseurs de balles.
Sur un terrain parmi d’autres, devant quelques personnes, essentiellement la famille, le coach et quelques passionnés, Romane Longueville se bat pour franchir le premier tour.
Elle y arrive.
Elle est heureuse.
Le rêve se poursuit.
Juste à côté, une autre jeune fille joue.
Chrystal Lopez.
18 ans.
Elle se bat.
Elle s’accroche.
Elle y croit.
Elle se bat encore.
Et puis elle perd.
De justesse.
Quelques minutes plus tard, elle range ses raquettes.
Pour cette défaite au premier tour d’un tournoi international, elle touchera un peu plus de 100 euros.
Cent euros.
Et pourtant, elle reviendra.
Parce qu’elle aussi, elle rêve.
Un jour plus tard. Me voilà à Lambermont, pour le Tournoi International de la Province de Liège.
Cette fois, ce sont les garçons.
Jack Loge.
Kilian Collignon.
Martin Van Der Meerschen.
Romain Faucon.
Et tous les autres.
Des joueurs classés loin derrière les stars que nous regardons chaque semaine à la télévision. Des garçons qui s’entraînent pourtant tous les jours, qui voyagent, qui paient des hôtels, des avions, des coaches, qui gagnent parfois quelques centaines d’euros et qui recommencent la semaine suivante.
Parce qu’eux aussi rêvent.
Et puis, au bord du court, il y a Dominique Monami.
Dominique.
La grande championne Dominique.
Et soudain, en la regardant, toutes les images de ma semaine se rejoignent.
Parce qu’avant d’être Top 10 mondiale, avant de disputer les plus grands tournois de la planète, avant de décrocher une médaille olympique à Sydney, Dominique a été une petite fille qui tapait dans une balle…
Ici.
Au RETC Lambermont où elle a commencé.
Elle aussi a rêvé.
Comme Mila aujourd’hui.
Comme Romane.
Comme Chrystal.
Comme Jack.
Comme Kilian.
Comme Martin.
Comme Romain.
Alors évidemment, lorsque l’on regarde un tournoi U14, un W15 ou un tournoi masculin de ce niveau, on ne sait pas.
On ne sait jamais.
Parmi tous ces jeunes et moins jeunes que j’ai regardés cette semaine, combien entreront un jour dans le Top 100 ?
Combien joueront un Grand Chelem, même en qualifs?
Combien vivront simplement de leur tennis ?
Très peu.
Terriblement peu.
C’est sans doute la partie la plus cruelle de ce sport.
Pour une Dominique Monami qui est partie de Lambermont pour atteindre le Top 10 mondial, combien de jeunes filles et de jeunes garçons auront travaillé dur sans jamais connaître pareille destinée ?
Des centaines.
Des milliers.
C’est cela aussi, le tennis professionnel.
Derrière les millions de Sinner, Alcaraz ou Sabalenka, il existe une autre planète.
Celle des petits tournois.
Des tribunes presque vides.
Des parents qui accompagnent.
Des coaches qui encouragent.
Des kilomètres avalés.
Des hôtels à payer.
Des défaites au premier tour.
Et des chèques d’un peu plus de 100 euros.
Mais il existe surtout quelque chose que l’argent ne mesure pas.
Le rêve.
Le rêve qui fait qu’à 14 ou 15 ans, sous la pluie à Uccle, à un peu plus de 18 à Baulet, à 20 ans et davantage à Verviers, on frappe encore une balle en s’imaginant à Roland Garros ou Wimbledon.
Le rêve qui fait qu’à 18 ans, après une défaite de justesse à Baulet, on remettra les chaussures quelques heures plus tard pour recommencer.
Le rêve qui pousse Jack Loge ou Martin Van Der Meerschen à continuer, tournoi après tournoi.
Parce que, quelque part au bord du court de Lambermont, une femme peut leur rappeler que parfois…
Ça marche.
Dominique aussi a été cette petite fille.
Elle aussi a rêvé.
Et elle, un jour, son rêve est devenu réalité.
Alors continuons à les regarder.
Même lorsqu’ils sont 700e, 900e ou 1.000e mondiaux.
Même lorsqu’ils jouent devant vingt personnes.
Même lorsque leur nom ne dit encore rien à personne.
Parce qu’avant de devenir des champions…
Ils ont tous commencé par être des enfants qui rêvaient.
Des enfants qui rêvent.
