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Raphaël Collignon: 5 défaites, et alors?

Dix ans

J’ai retrouvé hier un texte écrit en juin 2016.

Il parlait de David Goffin.

Et en le relisant, quelques heures après la défaite de Raphaël Collignon au premier tour de l’US Open, je me suis dit que, finalement, le tennis ne change pas beaucoup. Enfin, si, il change – et comment – mais la vie d’un joueur, elle, ne change pas tellement.

Je vous en livre d’abord quelques lignes.

« Quatre années.

2012. Un huitième de finale (à Roland Garros) qui a déchaîné les passions.

2016. Un quart (toujours à Roland) dont on parle moins que des Diables et peut-être moins aussi que du huitième de 2012.

    Quatre années.

    C’est énorme en sport, et en tennis.

    Quatre années pendant lesquelles on a tout lu, tout entendu. »

    C’était David Goffin.

    Ce n’est pas Raphaël Collignon.

    Et je veux être très clair là-dessus.

    Ils sont Liégeois tous les deux. Ils ont été ou sont accompagnés par la Fédération. Ils ont connu une ascension spectaculaire vers le très haut niveau.

    Pour le reste, ce sont deux hommes, deux joueurs, deux caractères, deux histoires.

    Et personne ne sait aujourd’hui où celle de Raphaël le conduira.

    Personne.

    C’est justement ce qui m’intéresse.

    Parce qu’il y a quelques semaines à peine, Raphaël disputait à Gstaad la première finale ATP de sa carrière.

    Il entrait dans le Top 40 mondial.

    Tout allait vite.

    Très vite.

    Et puis…

    Cinq défaites.

    Cinq défaites consécutives dès son entrée dans les tournois.

    La dernière, il y a quelques heures à New York, fera sans doute plus mal que les autres.

    Face à Sebastian Gorzny, 731e mondial, Raphaël a eu cinq balles de match.

    Cinq.

    Il n’en a converti aucune.

    Après plus de quatre heures de combat, il a perdu.

    Et il n’a pas cherché d’excuse.

    « Je n’ai pas trop les mots. C’est une période super compliquée. »

    Il a parlé de confiance disparue, de mauvais choix, d’une attitude qu’il n’aime pas, de coups qu’il n’ose plus lâcher.

    Il a même utilisé des mots beaucoup plus durs envers lui-même.

    Et en l’écoutant, j’ai repensé à 2016.

    À ce que j’écrivais à propos de David.

    « L’euphorie, je l’ai dit, générée par ce parcours surréaliste de 2012.

    Puis l’impatience.

    Car d’aucuns pensaient que Goffin, forcément, allait enchaîner les bons résultats dès 2012 et surtout en 2013.

    Alors qu’il fallait vraiment qu’il absorbe sa nouvelle vie, qu’il s’acclimate au grand circuit.

    Le doute, quand il est sorti du Top 100.

    Et que d’aucuns, les mêmes, laissaient entendre que, jamais, il n’y arriverait. Que le Roland Garros 2012 n’avait été qu’un feu de paille. Que Goffin était trop fin, pas assez musclé, trop gentil.

    Pas assez fort pour se forger un caractère. »

    Cela vous rappelle quelque chose ?

    Pas Goffin.

    Pas Collignon.

    Nous.

    Notre formidable capacité à nous enthousiasmer très vite.

    Et notre capacité, tout aussi formidable, à douter encore plus vite.

    Un joueur gagne cinq matches et nous cherchons déjà jusqu’où il peut monter.

    Il en perd cinq et nous nous demandons ce qui ne va plus.

    C’est humain.

    Mais le tennis, lui, se moque de notre impatience.

    Parce qu’une carrière n’est pas une autoroute.

    Je l’écrivais déjà il y a dix ans.

    Et c’est probablement le passage que j’aime le plus relire aujourd’hui.

    « Ce qui compte, disaient les proches de David, ce ne sont pas tant les résultats du moment mais la manière dont le jeu, le joueur, évoluent. Ce qui compte, c’est de faire de David le meilleur joueur qu’il peut être.

    Pas question de dire trop vite que l’objectif est le Top 10.

    Non, ce qu’ils voulaient, c’était donner toutes les chances à Goffin d’atteindre le meilleur niveau qui sommeillait en lui.

    Il est impossible, en effet, de savoir trop tôt ce que vaudra plus tard tel joueur.

    Quels sommets ?

    Ses sommets !

    Un sommet peut être à 100, à 50, à 20, à 10 ou bien à 5.

    Peu importe.

    Ce qui compte, quel que soit le niveau, c’est de tout faire pour atteindre SON sommet. »

    Je ne sais pas quel sera le sommet de Raphaël Collignon.

    Top 30 ?

    Top 20 ?

    Top 10 ?

    38e mondial ?

    Plus haut encore ?

    Je n’en sais rien.

    Et ceux qui vous affirmeront aujourd’hui le savoir n’en savent probablement pas beaucoup plus.

    Mais je sais une chose.

    Il y a quelques mois encore, Raphaël vivait une progression presque ininterrompue.

    Les victoires s’enchaînaient.

    Le classement suivait.

    La confiance grandissait.

    Et, soudain, pour la première fois depuis longtemps, tout s’est grippé.

    Lui-même l’a reconnu après sa défaite à New York : « C’est vraiment la première fois où je touche un peu le fond, où il n’y a pas grand-chose qui tourne en ma faveur. »

    Bienvenue, Raphaël.

    Bienvenue dans l’autre partie du métier.

    Celle dont on parle moins.

    Celle où le coup droit que l’on lâchait sans réfléchir reste dans la raquette.

    Celle où une balle de match devient soudain beaucoup plus lourde qu’une balle de tennis.

    Celle où l’adversaire que l’on devrait battre ne veut décidément pas comprendre le scénario.

    Celle où l’on cherche la confiance partout alors qu’elle semblait, quelques semaines plus tôt, vous accompagner jusque dans la chambre d’hôtel.

    C’est désagréable.

    Très désagréable.

    Mais cela fait partie du voyage.

    Là encore, mon texte de 2016 disait ceci :

    « Et Goffin a progressé.

    Par palier.

    Car en tennis, comme dans d’autres sports, on ne progresse pas de manière constante.

    On absorbe, on absorbe.

    On perd, parfois beaucoup.

    Et puis, tout d’un coup, il y a un déclic.

    Généré souvent par une victoire venue de nulle part. »

    Je ne sais évidemment pas si ce sera pareil pour Raphaël.

    Je ne sais pas si le déclic viendra en Coupe Davis, dans trois semaines, dans trois mois ou ailleurs.

    Peut-être faudra-t-il changer certaines choses.

    Peut-être faudra-t-il simplement du temps.

    Lui et son entourage le sauront beaucoup mieux que nous.

    Mais je sais qu’il serait absurde de juger aujourd’hui les cinq défaites de Raphaël autrement que pour ce qu’elles sont.

    Cinq défaites.

    Douloureuses.

    Inquiétantes peut-être pour lui parce qu’il les vit de l’intérieur.

    Mais cinq matches dans une carrière qui, à 24 ans, est encore largement à écrire.

    Il y a dix ans, je terminais mon texte sur David Goffin par quelques mots.

    Je pourrais presque les recopier aujourd’hui.

    Pas pour dire que Raphaël deviendra David.

    Pas pour lui promettre un Top 10, une finale de Masters ou les plus grandes soirées de Coupe Davis.

    Simplement parce qu’ils racontent assez bien ce qu’exige ce drôle de sport.

    « Pas d’euphorie.

    Pas de panique.

    Du travail. »

    En 2016, ces mots parlaient de David Goffin.

    En septembre 2026, ils peuvent simplement servir à rappeler à Raphaël Collignon – et peut-être surtout à ceux qui le regardent – qu’une carrière de tennis ne se construit pas uniquement avec les jours où tout fonctionne.

    Elle se construit aussi avec ceux où rien ne va.

    Alors, oui, cinq défaites de suite.

    Oui, cinq balles de match envolées à New York.

    Oui, une confiance à retrouver.

    Mais il est toujours 38e joueur mondial (il descendr un peu après l’US).

    Et demain matin, il faudra retourner sur un court.

    Chercher.

    Travailler.

    Douter probablement encore un peu.

    Puis recommencer.

    Encore et encore.