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Une larme

Une larme.

Deux larmes.

Des milliers de larmes.

Pas de gros sanglots, non.

Ce n’est pas le genre de la maison Goffin.

Pas de gros sanglots non plus dans le public. Pas besoin de cela pour mesurer l’immensité de la carrière qu’il nous a offerte.

Non, juste une larme.

À peine contenue chez le héros du jour.

Que dis-je ? Le héros de quinze années. Le héraut du tennis belge, aussi.

Une larme, retenue, elle, chez le papa qui, derrière une apparence austère et sévère, ne peut dissimuler, à quelques mètres de sa petite-fille, une émotion si souvent, si longtemps contenue. Une larme, sans doute, aussi, chez la maman. Si discrète mais si fière. Si présente même absente.

Une larme qui perle, aussi, chez l’épouse. Qui, si souvent, si longtemps, s’est mise en retrait pour permettre à son mari d’accomplir tout ce qu’il a accompli. Et qu’il est inutile de rappeler ici.

Une larme, donc, au coin des yeux de toute une assemblée. Mais aussi au fond du cœur de tous ceux qui ont aimé David. Qui l’ont supporté, même quand il semblait insupportable.

Insupportable ? Oui, parfois, il faut bien le reconnaître. Difficile à supporter tant son langage corporel contrastait avec ce qu’il était capable de réaliser sur un court.

Oui, c’est vrai, David n’a pas le charisme communicatif de Raphaël ou de Zizou.

Mais et alors ? Chacun est comme il est. Comme il pense devoir être. Comme son éducation – a-t-il répété parfois – lui a dit d’essayer d’être.

Une larme.

Qui me fait penser à tant d’autres.

Celles, assez récentes, sur le Suzanne-Lenglen de Roland-Garros, là-même où David a fait ses débuts et ses adieux internationaux.

Là aussi, on pensait qu’il allait perdre dès le premier tour. Là aussi, il a livré un baroud d’honneur de folie.

Une larme qui me replonge, moi, sur le magnifique court central de Gand, lors de la finale de Coupe Davis 2015. Après avoir été battu par le maître Murray, David était groggy. Debout, mais KO. Et il pleurait de n’avoir pas offert à son pays, à son équipe, le Saladier d’argent.

Les larmes lui coulaient sur le visage lorsque je lui ai demandé : « Tu veux bien répondre aux questions des télévisions ? »

Il m’a répondu : « Évidemment, Patrick, c’est mon devoir. »

Alors, il les a séchées, ses larmes. Et il a fait le job.

Comme toujours.

Comme chaque fois.

Une larme, encore. Plus joyeuse, celle-là. Quand il s’est écroulé sur le corps allongé de son pote Steve Darcis, qui venait de propulser ceux qui n’étaient pas encore les Red Aces en finale de cette même Coupe Davis 2015 . Quand Mister Coupe Davis avait offert le point de la qualification.

Une larme partagée avec, entre autres, Julien Hoferlin, qui en fera couler tant d’autres quelques semaines plus tard. Parti bien trop tôt.

Des larmes de tristesse, cette fois.

Deux ans plus tard, alors qu’il survolait le tennis mondial en cette fin de saison — oui, il survolait le tennis mondial —, David a pleuré toutes les larmes de son corps.

Pas en public. Pas devant tout le monde.

Mais dans sa tête, dans son corps, cette défaite face à la France était trop cruelle.

« Aux larmes, citoyens », avais-je alors titré.

Une larme.

Des larmes.

Des milliers de larmes.

D’émotion, en ce lendemain de départ à la retraite.

Une émotion que je ne parviens pas vraiment à contenir. Et, en écrivant ces lignes, les larmes me viennent aussi aux yeux.

Car oui, j’ai aimé David.

Oui, j’aime David.

Oui, je l’ai toujours soutenu, contre vents et marées.

Oh, parfois, je l’ai un peu rudoyé. Je voulais qu’il se révolte, qu’il se fâche. Qu’il montre davantage ce qu’il avait dans le ventre.

Mais depuis le début de sa carrière, je l’ai aimé parce qu’il donnait tout. Même quand tout le monde ne s’en rendait pas compte.

Et alors que les larmes me montent à nouveau aux yeux, un souvenir me revient.

Une visite au Centre de Mons.

C’était il y a bien longtemps. Bien avant 2010.

J’y avais croisé un petit gars sympa. Un blondinet.

Thierry Van Cleemput était là. Il me l’avait montré du doigt en me disant :

« Tu vois celui-là ? C’est sans doute le plus fort que l’on ait eu. »

Il avait vu juste, Thierry.

Une larme.

Des larmes.

Merci David.