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Ode à Zi Ying et Fadi: c’est cela, le tennis

Assise sur un banc, elle tourne le dos à sa maman qui vient pourtant de suivre tout son match. 
Zi Ying Ruan a 19 ans et est Chinoise. 
Elle vient de perdre le dernier tour des qualifs du Ladies Open, un tournoi 15.000 dollars organisé avec ferveur par les membres du Tennis Club de Baulet, un club aussi dynamique qu’atypique, situé dans la région de Charleroi, à Fleurus, très exactement. 
Une région que, a priori, la jeune Zi Ying ne connaissait pas en venant en Belgique où elle s’entraîne à la Justine Henin Academy. 
Au dernier tour de ces qualifs, elle s’est inclinée en deux sets serrés – 7-5 7-5 – face à la Belge Lisa Claeys, 22 ans, qui a elle-même été battue au premier tour du tableau final. 
Cette année, soit en quasi huit mois, Zi Ying a touché très exactement 2.095 dollars, à peine de quoi offrir un aller-retour Bruxelles – Pékin à sa maman et elle-même. 

Iga Swiatek est assise sur la chaise du Central de l’US Open. Elle n’est pas abattue, loin de là, même si elle vient de perdre la finale du double mixte le plus indécent de l’histoire du tennis mondial. La numéro 2 mondiale, associée à Casper Ruud, a été battue au super tie-break contre la paire Vavassori/Errani. 
Cette année, soit en quasi huit mois, la Polonaise a remporté très exactement, uniquement en prize money, 8.207.057 dollars. De quoi s’offrir plus ou moins 8.200 allers-retours New York – Varsovie. 
Comme Zi Ying Ruan, Iga Swiatek joue au tennis. 
Comme la Chinoise, elle a commencé sa carrière dans des tournois dits mineurs. En l’occurrence, un grade 4 à Szczecin, en Pologne, où elle s’est inclinée 6-0 6-3 dès le deuxième tour. 

C’est cela, le tennis. 

Pour le comprendre, pour savoir le chemin à parcourir, il est nécessaire de se rendre dans des épreuves comme le W15 de Baulet ou bien, chez les hommes, le Tournoi International de la Province de Liège. 
Mercredi, à la Province Raquettes Arena de Huy, Emilien Demanet a pris la mesure d’un certain Fadi Bidan. Ce dernier, Libanais de son état, n’est classé « que » 1200e mondial. Son jeu est pourtant d’un niveau largement supérieur. Pour preuve, il y a deux semaines, à Eupen, il a battu Jack Loge et, la semaine dernière, à Coxyde, il s’est extirpé des qualifications pour n’être éliminé qu’au deuxième tour du main draw par le futur finaliste, Gilles-Arnaud Bailly. 
Si Fadi n’a pas un classement à hauteur de son véritable niveau, c’est tout simplement parce qu’il n’a pas les moyens de beaucoup voyager. Souvent, d’ailleurs, il ne dort pas à l’hôtel de l’organisation, mais bien chez des potes ou des collègues apprentis professionnels. 

C’est cela, disais-je, le tennis. 


Il y a, au-dessus de la vague, quelques vrais professionnels – plus ou moins 200 chez les messieurs, 120 chez les dames – et il y a tous les autres. 
Quand j’écris « vrais » pros, je parle de ceux qui parviennent à gagner leur vie, bien, très bien parfois, très très très bien pour quelques-uns, quelques-unes. 
Les autres, dont Zi Ying et Fadi, rêvent d’entrer dans le cercle fermé. Il y a très peu de chances qu’ils y parviennent. La lutte est en effet terrible et les places, je le répète, très limitées. 

Alors, parfois, du haut de leur Mont Olympe, la plupart des ténors regardent vers le bas et hurlent leur pseudo-solidarité avec la plèbe tennistique. 
« Quoi, mais il est nécessaire que ces ‘gens’ gagnent mieux leur vie. » 
Puis, ils retournent à leurs affaires. 
Et certains, même, osent se plaindre. 
« La saison est trop longue. On profite de nous. On devrait moins jouer. » 

Moins jouer ? 
Kimmer Coppejans, qui jouera ce soir face à Alexander Blockx au deuxième tour des qualifs de l’US Open, a déjà joué 62 matches cette année. 
Jannik Sinner, numéro 1 mondial, en a disputé 35. 
Ok, c’est un mauvais exemple puisqu’il n’a pas joué pendant sa suspension. 
Carlos Alcaraz, numéro 2 mondial, a joué 60 matches, deux de moins que Kimmer. 
Alexander Zverev, troisième mondial, en a joué 57, cinq de moins que Kimmer… 
Cette année, Carlos Alcaraz a empoché 10.631.658 dollars, Kimmer Coppejans, 130.662. 

C’est cela, le tennis. 

Comprenez-moi bien. Je ne suis pas devenu subitement anti-capitaliste, voire communiste. 
Je ne suis pas choqué par le montant que perçoivent les stars. S’ils gagnent autant, c’est que le public – nous – a envie de les voir et, donc, les télévisions diffusent leurs matches et, donc, les sponsors suivent. 
Non, ce qui m’énerve (et je suis gentil), c’est quand ils se plaignent d’un calendrier trop chargé mais que, dès qu’il y a une exhibition sonnante et trébuchante, ils se pressent pour la jouer. 
Ce double mixte à l’US Open en est la preuve. 

D’habitude, le double mixte se joue pendant la quinzaine du tournoi et permet à certains joueurs de ‘deuxième niveau’ d’arrondir les fins de mois. Je sais bien que personne ne s’intéresse vraiment à cette compétition mais elle avait au moins cet avantage-là. 
Cette année, non, ce sont les multi-millionnaires qui l’ont disputée, les mêmes qui, pour certains du moins, se plaignent du calendrier. 
Ce qui m’énerve aussi – et c’est peu de le dire – c’est quand ils, les ténors, font semblant de se montrer solidaires de la plèbe. Je ne dis pas que certains ne le sont pas, mais je dis que la grande majorité – et je peux le comprendre – n’en a rien à faire. 

Donc, messieurs, mesdames, simplement, une demande de ma part : taisez-vous ! Arrêtez de geindre, arrêtez de faire semblant. Jouez, donnez-nous du spectacle, donnez-nous du plaisir. 
Mais taisez-vous. 

Que l’on me comprenne bien, encore une fois : je sais que l’on peut traverser une période de déprime même quand on est très riche. Je ne suis pas du genre à dire que les millionnaires sont forcément heureux. 
Je sais aussi que la vie sur le circuit n’est pas toujours aussi glamour que l’on veut bien parfois le dire. 
Mais je sais aussi qu’il y a pire, bien pire. Oh combien. 
Alors, encore une fois, messieurs, mesdames les ténors : un peu de décence. 
Juste de la décence. 
Par respect pour Zi Ying et Fadi, d’abord, mais aussi pour tous vos fans ! 
Et, si, par hasard, vous aviez oublié ce qu’est le « vrai » tennis, faites un tour cette semaine à Baulet ou à Huy. 

C’est ce que moi, je vais faire.

C’est cela, le tennis.