Il y a des moments, dans la vie d’un sportif, dans la vie d’un amateur de sport, dans la vie d’un homme, dans la vie d’un champion, que l’on ne peut pas oublier.
Lundi, dans un stade de Roland Garros un peu gris mais toujours aussi beau, on attendait avec une certaine fébrilité teintée de perplexité, la rencontre qui allait, peut-être, être la dernière de David Goffin.
Programmée sur le Suzanne Lenglen, on ne doutait pas qu’elle attirerait du monde mais, jamais, sans doute, on n’aurait imaginé qu’elle se jouerait à guichets fermés et qu’elle génèrerait une aussi grande émotion.
Dès l’entrée de David dans le stade, on a compris qu’il allait se passer quelque chose.
On a senti le Belge très concentré, très déterminé, très motivé. Trois mots que l’on ne pouvait plus vraiment utiliser lors des derniers tournois du Liégeois.
Quand l’animatrice a annoncé qu’il jouait là son quatorzième et dernier Roland, la foule – oui la foule – a donné de la voix, électrisant déjà ce stade couvert qui n’en demandait pas tant au premier jour des qualifs.
Le match commence, Chun Hsin Tseng, 24 ans et joueur du top 200, ne semble pas impressionné et réussit le break quasi d’entrée.
On se dit que c’est mal parti et que David joue peut-être, vraiment, son dernier match à la Porte d’Auteuil.
Mais il n’en sera rien. Il s’accroche, retrouve quelques-unes des fulgurances qui l’ont fait monter dans le Top 10 et atteindre deux finales de Coupe Davis et une finale du Masters.
Il prend le contrôle du match et le premier set par 6-3.
On le sent un peu à la douleur entre les échanges car il donne un peu l’impression de boiter. Mais il poursuit, serre le poing peut-être plus souvent qu’il ne l’a jamais fait (on exagère un peu). Il se tourne vers son banc peut-être plus souvent qu’il ne l’avait jamais fait (on exagère sans doute un peu). Et il engrange les points, les jeux.
6-3 5-1. Il va le faire!
Quoi? Gagner Roland Garros? Non, bien évidemment non, mais il va le faire!
Il va gagner ce match qui lui tient tant à coeur.
Il va poursuivre, au moins pour un match, son aventure parisienne.
5-1. Il va le faire!
Quoi, se qualifier pour le tableau final?
On n’en est pas là et, à vrai dire, on s’en moque.
Il va le faire, simplement, démontrer que cette wild card ne lui a pas été donnée pour rien.
Il va le faire, prouver qu’il sait encore jouer au tennis et peut encore gagner des matchs.
Il va le faire: être ce David Goffin qu’on a tant aimé, qu’on aime encore tant.
Il va le faire, laisser exploser sa joie, son émotion.
Il va le faire.
Quoi?
Il va – enfin – oui, enfin, montrer qui il est. Montrer ce qu’il n’a quasiment jamais montré au long de sa carrière.
Il va le faire!
Se laisser aller, se laisser prendre par l’émotion.
Il va le faire!
Pleurer, laisser couler ces larmes de bonheur, s’abandonner au public.
6-3 6-1.
Il l’a fait. Il s’écroule non pas sur la terre, mais dans ses tripes.
Il se laisse porter par les cris des 10.000 personnes qui lui hurle leur amour, par une ovation inimaginable pour lui, dans un premier tour des qualifs.
Il l’a fait.
Non pas reconquérir le coeur des fans de tennis qui l’ont en fait toujours supporté, mais montrer à tous et toutes l’homme qu’il a été , l’homme qu’il est et l’homme qu’il sera.
Un homme plus introverti qu’extraverti.
Un orfèvre du tennis qui a préféré montrer un revers de malade, des retours de feu plutôt qu’un langage corporel dynamique qui plait tant pourtant.
Non, David n’est pas de ceux qui éruptent quand ils ratent, qui crient de joie quand ils marquent un point.
Non, il n’est pas de ceux-là.
Sauf de temps en temps.
Sauf hier.
David Goffin a été beau parce qu’il s’est laissé aller.
David Goffin a été émouvant, parce qu’il a partagé sa passion, sa joie, ses troubles, ses doutes.
Le public est en feu.
“Je n’ai pourtant pas gagné Roland Garros”, dira-t-il
Non, mais tu as gagné – à nouveau – le coeur des 10.000 spectateurs du Suzanne et de tous ceux et celles qui t’ont suivi à la télévision.
Tu as, hier, fait pleurer plein de gens.
Tu as été extraordinaire car tu as laissé voir l’homme ordinaire que tu es.
Ce ne fut pas un grand match de tennis, ce fut plus que cela.
Ce fut un énorme moment d’humanité et de partage.
Merci pour ce moment, David.
Et, quoi qu’il arrive mercredi, merci, déjà, pour ces 14 Roland Garros!
